Aimer sa propre compagnie, une tâche difficile mais nécessaire

 

ImageLorsque je rédigeais ma thèse de doctorat, j’allais tous les jours dans un café de l’avenue Fernando el Católico à Zaragoza en Espagne. Un café que j’adorais et où je passais toute la journée, à écrire mais aussi à bavarder avec le propriétaire ainsi que les quatre employés qui étaient devenus en quelque sorte ma seconde famille. Il y avait aussi d’autres habitués  qui, pour rien au monde, ne rataient le tour au café. A ce café spécifique plus précisément. Parmi eux, il y avait Pedro, un chef d’entreprise de fabrication de fromage d’une cinquantaine d’années qui arrivait après le travail et repartait toujours à la fermeture du café. Et, lorsque celui-ci fermait, Pedro ne rentrait pas toujours directement chez lui. C’est ce que je découvris un jour où nous sortîmes ensemble du café. Au moment de nous séparer, alors que je lui souhaitais un bon retour à la maison, il s’exclama:

 -Ah non! Je ne rentre pas maintenant.

-Mais il se fait tard, m’exclamai-je.

-Si je rentre maintenant, que vais-je faire jusqu’au matin?

-Mais te reposer, dormir, voyons, fis-je.

 Je savais que Pedro était célibataire, qu’il ne s’était jamais marié, et qu’il ne le regrettait d’ailleurs pas, comme il le disait à qui voulait l’écouter. « Je tiens à ma liberté, une denrée très rare dans ce pays où, dès que tu as une petite amie, elle croit que tu es devenu sa propriété privée. Son bien. Ne parlons pas alors du mariage où tes moindres mouvements sont contrôlés par cette pas toujours douce moitié, sans compter les comptes rendus que tu dois lui donner de tout ce que tu fais »

 -Non, je dors difficilement et, lorsque cela arrive, je me mets non seulement à tourner sans cesse dans mon lit, mais surtout à penser. Et pas toujours aux bonnes choses, crois-moi. J’ai donc peur de rester seul avec moi-même.  Non, il faut que je sois entouré de monde pour éviter autant que faire se peut ce  face à face avec moi-même.

 Cette conversation que j’eue avec Pedro me fit prendre brutalement conscience d’une chose qui, jusque-là, m’avait totalement échappé : la peur de notre propre compagnie. Le face à face avec nous-mêmes, un exercice pas du tout facile parce qu’il nous force à nous regarder dans le miroir, à regarder dans notre propre intérieur, à regarder notre passé, notre présent et notre future. Pour échapper à ce terrifiant exercice, certains, comme Pedro, n’hésitent pas à sacrifier leur santé. A l’heure où ils doivent se reposer chez eux, ils errent, comme des âmes en peine, de café en café, de bar en bar. A la recherche de la compagnie des autres. D’autres rejoignent des clubs, des groupes de tout genre, allument leur radio ou leur télévision à fond dès qu’ils rentrent chez eux, et ne l’éteignent que lorsqu’ils sortent de chez eux le lendemain.

 Pourtant ce face à face avec nous mêmes n’est pas aussi mauvais. Il est même recommandé parce qu’il pourrait être le moment de nous rencontrer avec nous-mêmes, de nous trouver ou nous retrouver. Il est nécessaire pour évaluer notre passé, examiner avec soin  notre présent et nous projeter dans l’avenir. Il est important pour nous écouter enfin dans ce monde sans cesse parasité, écouter cet instinct que nous avons tous et qui est le meilleur des guides. Il est important pour se connaître, mieux se connaître, processus absolument important pour connaître les autres et mieux vivre avec eux.

 Mais, comment y arriver? Comment aimer sa propre compagnie? Je voudrais partager avec vous quelques pistes. Rien que des pistes.

  1. S’accepter tel qu’on est. Accepter que l’on est différent des autres, que l’on ne sera jamais l’autre ou les autres, et que toute tentative allant dans ce sens ne fera que ruiner notre auto-estime.
  2. Faire la paix avec soi-même, avec ces quelques kilos de plus qui font notre charme, ces rides qui nous rappellent tout ce chemin que nous avons déjà parcouru, ces cheveux gris qui nous rappellent toutes les batailles que nous avons souvent menées. Si la relation que nous entretenons avec nous-mêmes n’est pas bonne, si nous ne sommes pas à l’aise avec nous-mêmes, il nous sera difficile d’accepter et d’aimer notre propre compagnie. On voudra toujours être entouré d’autres personnes, même si ces dernières ne nous apportent aucune valeur ajoutée. Même si ces personnes  nous sont plutôt nuisibles.
  3. S’accepter tel qu’on est, faire la paix avec soi-même, c’est s’aimer. C’est aimer la personne qu’on est, avec ses qualités et ses défauts parce que nul n’est parfait. Nous sommes tous des êtres en devenir, des êtres que nous construisons tout au long de notre existence avec nos rencontres, nos lectures, notre éducation, nos voyages, nos erreurs, nos échanges et interactions avec les autres.
  4. Et aimer sa personne c’est être prêt à se passer de la compagnie des autres parce qu’on a compris enfin qu’on n’a pas besoin des autres pour être heureux ou bien dans sa peau. Parce qu’on a compris que le bonheur c’est d’abord et avant tout une affaire intérieure. C’est comprendre qu’on peut être seul et être heureux. C’est comprendre que la compagnie dont on a le plus besoin c’est la nôtre.
  5. Lors de ce rendez-vous avec soi-même, limitez le nombre de parasites –téléphone, radio, télévision, etc.- autant que faire se peut. Créez les conditions pour que cette rencontre se passe de la meilleure façon possible. Une musique tonitruante, une série à la télévision ou un téléphone qui sonne ou clignote sans cesse sont autant d’obstacles entre vous et vous-mêmes.

 Comme je l’ai dit tantôt, ce qui précède c’est tout simplement des pistes pour nous aider à embrasser qui nous sommes au lieu de fuir qui nous sommes constamment. Que pourrais-tu ajouter à cette liste pas du tout exhaustive? Et surtout, comment aimer sa propre compagnie dans un monde où la solitude est mal perçue, et où le silence est un bien de plus en plus rare? Ton point de vue est la bienvenue.

 Celine Clemence Magneche Nde Sika

 

 

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4 réflexions au sujet de « Aimer sa propre compagnie, une tâche difficile mais nécessaire »

  1. Un ami nous racontait sur un ton ahurri, cette histoire de la visite de son pere parti de son village situe dans les hautes terres de l,Ouest du Cameroun, pour lui rendre visite a Yaounde, la capitale.
    L,accueil fut chaleureux, tellement mon ami etait heureux de revoir son pere apres pres d,un mois d,absence pour des raisons professionnelles hors du pays. Son epouse n,etait pas moins a son aise, aureolee qu,elle etait par l,affectueuse denomination de  »femme de mon pere » que son mari lui attribuait et que son beau pere acceptait fierement tout en subventionnant largement les caprices induits etales par la porteuse de ce medaillon. Il convient peut etre de signaler que conformement aux us seculaires du village de mon ami, lorsqu,un fils avait atteint l,age de prendre femme, c,est son pere qui pourvoyait aux necessites de la dot, charge au fils de s,acquitter de cette responsabilite pour les suivantes s,il devait en definitive devenir polygame.
    Le diner fut pris dans une convivialite memorable, bien arrose par un nectar ramene d,outre mer par mon ami et dont le palais de son pere n,accepta de s,en departir qu,une fois la bouteille restee vide. La conversation qui animait le diner allait dans tous les sens, avec un focus sur les activites professionnelles du couple ami auquel le pere repetait sans cesse de songer a inculquer les valeurs traditionnelles a leur progeniture, meme si la base de leur education serait centree sur les avancees du monde moderne… Et, progressivement, la fatigue commença a s,emparer d,eux.
    Ce fut d,abord la femme qui, ayant pris conge, alla dans la chambre. Pere et fils poursuivirent encore pendant un temps la conversation, et le fils indiqua a son geniteur la direction de la chambre ou son lit avait ete dresse, s,appretant par le fait meme a prendre conge de ce dernier. Et c,est ici que l,inattendu se produisit. Oú vas tu dormir mon fils, demanda le pere au fils. Dans cette chambre, papa-retorqua mon ami en pointant du doigt la porte de la chambre ou son epouse venait de s,enfermer quelques instants plus tot.
    J,ai le sommeil difficile ce dernier temps mon fils. Je te serais reconnaissant de me mettre le reportage video de la recente celebration des funerailles de ta grand mere, afin que je continue a ressasser ses souvenirs tout en cherchant le sommeil.
    Mon ami le fit sans se douter de quelque chose et rejoignit son epouse dans la chambre. A leur reveil au petit matin, quelle ne fut leur surprise de voir le pere assis au meme endroit du salon, la mine inquiete mais la toilette achevee, les effets de voyage ranges entre les jambes. Visiblement, il y avait un peu plus d,une heure qu,il attendait dans cette position, le reveil de son fils pour leur annoncer qu,il avait change d,avis par rapport a la date initiale de son retour et devait prendre la route illico presto. Entre autres explications qu,il donna pour justifier a son fils etonne ce voyage precipite, il enfouit cette question
     »Mon fils, quand tu partages ta couche avec ta femme, non pas pour une nuit mais pour toutes les nuits, quand as tu le temps et la possibilite de te retrouver avec toi meme pour reflechir et orienter ta vie, si les ancetres viennent te transmettre un message dans la nuit et decouvrent que non seulement tu n,es pas seul, mais que quelqu,un a un orteil pose sur ton ventre, ils ne pourront que s,en aller au loin avec ce qui aurait du etre un tresor ou une bouee de sauvetage pour toi. Vous les jeunes devez apprendre a vous retrouver seuls, face a vous memes »
    Voici l,histoire dont le souvenir m,a ete inspire par l,article de Celine. Au dela de toutes les considerations et de toutes les interpretations auxquelles l,histoire pourrait donner lieu, il demeure que l,on doit etre capable de se retrouver face a face avec soi meme.
    Je m,excuse pour la longueur de mon texte et pour les coquilles car mon clavier est nouveau et etrange.

    • Roberto,

      Je me suis bien marrée en lisant ton histoire parce que celle-ci est sucrée. mais au-delà du divertissement qu’elle peut et qu’elle me procure, je dois dire, ou mieux, reconnaitre comme toi, qu’il y a une grande leçon a retenir de cette belle histoire: il faut être capable de se retrouver avec soi-même. Virginia Wolf disait que chacun de nous a besoin d’une chambre a soi pour lire, écrire, rêver, s’occuper enfin de soi-même, faire ce que l’on aime faire sans être distrait, perturbe, interrompu par qui ou quoi que ce soit. Pour se retrouver avec soi-même, évaluer notre vie, se projeter dans l’avenir, communiquer avec nos ancêtres ou avec Dieu…

      La solitude est nécessaire contrairement a ce que nous avons tendance a croire. Malheureusement être seul c’est de plus en plus difficile de nos jours. C’est surtout mal vu. C’est suspect. Dites a votre partenaire, votre conjoint, que vous voulez être seul un moment, ou a votre ami qui souhaite vous rendre visite que vous voulez être seul, et c’est le drame.

      Etre seul c’est difficile, et être seul avec soi-même, davantage. Pourtant il faut arriver a réaliser cet exploit aux multiples bénéfices. C’est un objectif difficile a atteindre mais heureusement atteignable si on se le propose et surtout si on travaille pour cela.

      Pour le clavier, ce n’est pas grave, Roberto. Tu vas le maitriser plus tôt que tu ne le penses. A force de l’utiliser bien sur.

      Bonne soirée et surtout merci pour ton feedback.

      Celine

  2. Je tombe à l’instant sur le post, j’aimerai réagir..
    Merci d’abord sur ces jolies histoires. Vous savez, je suis une jeune active et, ayant du changer plusieurs fois de villes,et cela appelle à un certain nomadisme. Je pense que la solitude est une maladie de notre temps, les modes de vie, le travail ont changé. On doit être mobiles.
    Je ne comprenait pas, il y a très peu de temps un ami qui m’expliquait que la solitude rend fou, sauvage et triste. Que comme Pedro, elle vous fait tourner la tête et distords la réalité.
    Céline, tu sais je pense que même si l’on est bien avec soi même, il faut être sacrément accroché pour ne pas se laisser aller par la solitude. On a toujours besoin d’amis, de référents qui nous aident à trouver une stabilité affective dans notre vie, tu ne penses pas?

    • Salut, Julie!

      Suis désolée de réagir assez tard a ton message! Souvent, et de plus en plus, nous sommes incapables de faire ce que nous mourons d’envie de faire. C’est le cas pour moi. J’aurais tant aime réagir plus tôt, mais cela n’a pas été possible jusqu’à e jour. J’espère que tu comprends, ma chère!

      Oui, la solitude est une maladie de notre temps. C’est impressionnant le nombre de personnes qui se disent seules et victimes de cette maladie. Un nombre élevé de suicides que nous enregistrons dans nos sociétés aujourd’hui est du a la solitude. Les gens ont du mal a la gérer, et certains la vivent comme un échec. Echec a se connecter avec les autres, a vivre et interagir avec les autres. Echec a faire partie de la société ou nous, animaux sociaux, sommes appelés a vivre pourtant!

      Oui, Julie, nous avons tous besoin de l’autre, des autres car nul ne se suffit, n’est-ce pas? Mais, l’autre est-il vraiment la solution a nos insécurités et aux multiples problèmes que, en tant qu’êtres humains, nous avons? Parce que, ce mal-être dont l’une des manifestations est souvent la solitude est souvent bien plus profond et complexe au point de ne pas pouvoir être règle avec la présence des autres. Sais-tu que nous pouvons être avec des gens et nous sentir seul, Julie? Etre dans la foule et nous sentir terriblement seul? Cela arrive, hélas, et très souvent d’ailleurs!

      Regarde Facebook, par exemple. Des gens ont des millions d’amis mais en fin de compte… pas d’amis! Curieux, non? Mais vrai, absolument!

      On a besoin d’amis, Julie, pour notre épanouissement en tant que personne. Mais nous devons aussi être capables d’etre bien avec nous-mêmes car l’autre n’est pas la clé de notre bonheur. Celui-ci vient de l’intérieur. Nous le définissons, le construisons, et l’entretenons. pas l’autre. pas les autres. Compter sur les autres pour être heureux c’est l’erreur que nous ne devons jamais commettre ou mieux que nous devons cesser de commettre. Faire la paix avec soi-même, accepter, créer ces importants tete-a-tete avec nous-mêmes, accepter sa propre compagnie et surtout aimer sa propre compagnie est un défi que nous devons travailler a relever. C’est important pour nous et pour les autres.

      Excellente semaine et au plaisir!

      Celine SIKA

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